Note d’intention du metteur en scène

L’histoire des « Belles de nuits » résonne cruellement avec aujourd’hui.
D’abord en raison d’une actualité récente (l’affaire Weinstein, celle de Strauss Kahn, entre autre).
Le piège qui se referme sur les filles et la tenancière du bordel (même si c’est d’abord la loi Marthe Richard qui est responsable de leur malheur) les met face à une semblable situation inhumaine.
Cette histoire dépasse alors un simple contexte conjoncturel pour traiter avant tout de la violence des hommes à l’égard des femmes.
Mais ce théâtre musical se doit aussi d’être émouvant, drôle et poétique. Un véritable chant à la grandeur de l’humain, qui est toujours capable de se sacrifier pour une noble cause.
Une telle oeuvre théâtro-musicale appelle une mise en scène d’une grande sobriété, qui donne la première place aux acteurs-chanteurs (qui sont aussi musiciens pour trois d’entre eux, dans une pièce qui ose l’émotion).
J’inviterai tout d’abord ces derniers à un travail préparatoire de construction et de caractérisation des personnages d’une très grande précision, afin de matérialiser cette époque haute en couleur (la fin des maisons closes, la folie de l’après guerre et ce besoin de rédemption).
De même que les personnages sont tout à la fois sujets et objets de leur réflexion, le travail des interprètes sera de trouver l’équilibre difficile entre incarnation et distanciation. Les filles doivent briser le quatrième mur pour s’adresser directement au public et en même temps chaque personnage doit nous révéler l’intérieur de son âme.
Pour cela il leur faut un écrin.
J’ai imaginé un dispositif qui nous renvoie à notre époque.
Des vitrines semblables à celles qui servent de présentoir aux filles du quartier rouge d’Amsterdam. Qui sans doute avaient d’autres rêves avant de se retrouver à aguicher le client sous leurs néons.
Un piano, un violon, un accordéon, un ukulélé, accompagneront les chants.


Un travail émotionnel

Les acteurs sont confrontés à une histoire qui passe sans arrêt de l’émotion au rire, de l’érotisme
à la violence.
Ces personnages vont progressivement se découvrir, mais cette révélation de leur être profond passe aussi par la disparition de leur monde.
C’est à partir de cette disparition, que la reconstruction sera peut-être envisageable. Mais pas pour tous.
Dans ce cadre, un important travail sur la physicalité des personnages doit être effectué : la violence induit une peur physique quasi constante, une conscience accrue de son corps et de sa fragilité même si toujours la pirouette de la femme habituée à vendre son corps reprend le
dessus.


Le travail musical

Compositeur de cette oeuvre, j’ai conféré à chaque scène une unité rythmique propre, avec ses accélérations et ses lenteurs, ses moments haletants et ses respirations, ses outrances et sa drôlerie puis son dénouement quasi opératique. Chaque scène révèle dans sa structure interne
des tempi très différents : le temps de l’histoire relatif aux maisons closes : rêve, jeu, folie, acerbe et érotique; le hors temps du dehors : où le crime n’est jamais très loin et le temps de la délivrance qui est aussi une fin.
Mais finalement, cette pièce théâtrale et musicale, parle avant tout d’amour. Et même si les brillants allégrettos de l’exaltation des filles (Lucienne – Jeanne – Jacote) ne pourront nous faire oublier le lent staccato de leurs revers de fortunes. Même si le chant invitatif de Momo le souteneur ne convaincra pas Yvonne la patronne. Il nous restera quand même le sacrifice d’Amédée et ses pitreries de désarmorceur. Et quand tous entament CLOSE à la fin, si, sans doute, c’est sur nos illusions que la dernière note et la porte se referment, il nous restera quand même l’espoir de jours meilleurs.
Jonathan Kerr


Note d’intention des auteurs

« Ah, tu veux devenir danseuse ! Tu finiras pute dans le caniveau ! ». Une petite phrase assassine proférée à l’adolescence et qui reste tapie sournoisement dans l’esprit et qui parfois, sans crier gare ressurgit. Au juste, c’est quoi une pute ? Et serait-ce comme ça qu’on le devient : par une phraseassassine ? Une phrase qui vous marque comme un sceau. Un fatum. Une sentence indélébile. De cette petite injonction qui ronge sont nées Jacote, Yvonne, Lucienne et Jeanne les quatre prostituées de « Belles de nuit ».

La vie de nos protagonistes (avant de parler des hommes de l’histoire) est assujettie à leur corps. Celui-ci, tel un animal blessé ou rebelle, répond par un chant dialogué lorsqu’elles s’autorisent à exprimer la douleur, les pleurs, les rires, l’humour, l’amour ou le manque d’amour, la frustration et la détresse, la nostalgie, la violence mais aussi la tendresse et l’espoir d’une autre vie.
Lorsqu’elles s’affrontent entre elles jusqu’à parfois s’empoigner ou quand la patronne défie le mac qui veut les soumettre et les anéantir, là, cela devient du théâtre.
Le souteneur, c’est le dehors, le danger, la rue, qui ne sera jamais une protection avec ses réverbères aux lumières blafardes et la mort qui rôde dans l’ombre d’une porte cochère. Quand Marthe Richard décide de tout mettre en oeuvre pour fermer les maisons, lui, a tout compris : son heure a enfin sonné. Les filles, il va les récupérer et les mettre à sa merci.
Le pianiste, qui rêve en secret de la tenancière est celui qui voit tout mais ne peut rien dire, c’est nous, qui observons ce monde.
Sans doute cette maison close, cette « Belles de Nuit » que nous évoquons, était-elle alors un lieu de refuge, tant pour les filles que pour les clients. Un lieu d’échappatoire où les hommes renouaient avec l’antique désir.
Un lieu où les filles, condamnées par la sentence d’une phrase malencontreuse, une mauvaise rencontre, la souillure des hommes, ou plus simplement pour échapper à la soumission d’un père ou d’un frère, recréaient l’éternité du monde. Comme une matrice protectrice.
On ferma ces lieux de « plaisir » en 1946 et c’est d’une de ces fermetures dont nous allons parler.
Il n’est pas dans notre intention de cautionner l’indéfendable. Pas plus que d’oublier que certaines maisons closes abritèrent des trafics inavouables, cachèrent des collabos, laissèrent leur porte ouverte aux nazis, aux mafieux et autres malfrats.
« Belles de nuit » c’est le portrait d’une femme, Yvonne, qui a cru que derrière les volets de sa maison elle pouvait sauver ses « filles » en taisant son propre désir et celui de Lucienne, Jacote et Jeanne qui n’en peuvent plus de l’hypocrisie des hommes et des femmes et qui ne veulent plus être jugées ni pointées du doigts parce-que comme le dit Lucienne : « Avant d’être des putains, nous sommes les filles nées d’un père et d’une mère comme vous tous qui nous
regardez » !


Note d’intention du compositeur

Ma collaboration avec Bénédicte Charpiat, tant sur le livret que je signe avec elle, que sur la musique ainsi que les lyrics que j’assume seul, est venu après son désir d’écriture.
Le contre point que je lui ai proposé (comme elle avait choisi de surtout développer l’intérieur de la maison close) tenait essentiellement à rendre compte de l’extérieur, incarné par Momo, le souteneur et le rapport avec notre « aujourd’hui » .
De valoriser certains personnages par rapport à cet extérieur et de développer entre autre le personnage du pianiste qui n’avait pas jusqu’alors d’identité.
De la même façon, j’ai choisi de traiter musicalement cet opus en opposant deux mondes. Celui bigarré où le glauque côtoie le pittoresque (un monde qu’avait dû fréquenter Caussimon et Léo Ferré, Pierre Mac Orlan et son « fantastique social », Georges Van Parys ou Philippe Gérard) et un autre plus lyrique et moderne (sans doute plus sombre) qui débouche sur la rue que vont rejoindre les filles.
Les notes et les sons sont donc venus, lorsque ma musique a trouvé cette collaboration polyphonique d’hier avec ce que je peux en traduire aujourd’hui, en rentrant en vibration et en résonance avec ces glorieux auteurs et compositeurs ainés.
Il n’y a en effet qu’une chose dont je sois certain : ces endroits singuliers même sordides restent un fantasme et une énigme encore aujourd’hui. Il m’est apparu que le texte que nous avons co-écrit ne pouvait révéler sa forme théâtrale qu’au sein d’un écrin sonore, d’un monde harmonique, d’un temps écrit et partitionné assorti de paroles qui parlent de ce fantasme et de cette énigme.
Nous avons bien sûr laissé la part belle au théâtre.
Du point de vue musical, en dépeignant cette génération qu’on peut dire sacrifiée, son côté délétère, j’ai voulu faire entendre des harmonies particulières, faites d’accords éternels, d’un jazz déprimé ou d’une drôlerie assumée.
La crudité de certaines scènes m’a suggéré de travailler pianistiquement comme rivé à un écran, exactement comme certains pianistes orchestraient des films au temps du muet. D’un point de vue sensoriel, restant parfois abstrait, sans illustrer.
La nonchalance des personnages me donnant envie, par contradiction, de proposer que les filles scandent haut et fort certains passages.
Enfin, à différents moments, le formalisme de l’écriture m’invite à un travail sur la « grande » forme musicale : pour souligner certains thèmes en les modulant, pour les développer dans les espaces sonores afin de souligner le monde du dehors.

Jonathan KERR